Journal Emmergence du vendredi 12 septembre

Pour répondre à votre question, « Dans le contexte camerounais, c'est quoi une élite? »,  partons des définitions des penseurs qui se sont penchés sur ce concept. Pour le sociologue Pareto, la notion d’élite implique une estimation du succès avec lequel les acteurs sociaux déploient leurs activités. Comme estimer revient à comparer et qu’on ne peut comparer que le comparable, on ne peut parler d’élite qu’à l’intérieur d’une branche d’activité. Il y a donc autant d’élites qu’il y a de branches d’activités dans un pays (pas dans une  unité territoriale : les départements ou les régions). Nous aurons donc l’élite intellectuel, économique, culturel ou en encore politique dans un pays. A côté de cette première notion de la pluralité irréductible des élites, nous avons aussi l’opposition machiavélienne entre une élite dirigeante au singulier et des élites non dirigeantes au pluriel. Théoriquement on ne devrait donc pas parler des « élites de la Lékié » ou des « élites du septentrion », pour rester dans ces cas de figure ? Au regard de ces deux approches, nous pouvons dire que le concept « élite » tel qu’il est utilisé au Cameroun est dévoyé. En effet, on est élite dans notre pays quand on a de l’argent (homme d’affaire ou homme politique). Au lieu de se positionner comme membre de l’élite intellectuel par exemple (1er approche, Pareto) ou membre de l’élite dirigeante (2ème approche, Machiavel), ceux qui constituent la classe dirigeante, puisque c’est deux dont il est question, se positionnent comme élite de leur département. Le département ou le village ne constitue pas une catégorie susceptible de générer une élite. Ils ne sont ni des secteurs d’activité, ni des classes sociales, au sens de Machiavel. Du point de vue théorique, les concepts « élites de la Lékié » ou « élites du septentrion » ne veulent donc rien dire.

Cependant, ils en disent beaucoup et c’est là où la problématique que vous abordez est intéressante. Ils nous informe que nous sommes dans un pays où ce que j’appelle la « culture de la préférence régionale » et le « repli identitaire » constitue l’ADN de nombre de nos dirigeants qui ont fait du « clan » quelque chose d’essentielle pour leurs manœuvres politiques, mieux encore politiciennes. Nous sommes dans un pays où les individus se sentent plus proche de leur « village » que de la République. On utilise la respubllica pour engraisser le « village » qui, le plus souvent, se résume aux « frères » et « sœurs » de la famille interne de « X » ou « Y » ministre ou DG. En réalité, ils manipulent les préférences claniques ou ethniques pour leurs intérêts nombrilistes.  Pour répondre directement à une autre de votre question, il va de soi, au regard de ce qui est dit plus haut, que la conception camerounaise d'élites ainsi que les activités de ceux qui les incarnent, notamment les motions de soutien, sont dangereuses pour notre unité nationale. Elles fragilisent le vivre ensemble en renvoyant chacun dans son « village ».

Pour revenir au « fameux appel de la Lékié » et à la « riposte des élites du septentrion », pour vous citer, nous pensons qu’il y a des instances républicaines au sein desquelles les problèmes qui engagent le destin de la République doivent être débattus : les conseils de cabinet, les conseils des ministres, le Senat, l’AN ou encore toute instance ad hoc qui peut être créée par le PR ou le PM. De notre point de vue, il ne revient pas à des individus de se pencher sur des problèmes aussi graves que l’agression dont fait l’objet notre pays et de produire des motions de soutien (polémiques) ou des communiqués au nom des populations de leur département ou de leur région qui, le plus souvent, leur demandent autre chose que ces manœuvres : la bonne gouvernance. Que ces personnalités,  qui s’autoproclament élites, se réunissent pour l’élaboration des stratégies de développement de leurs localités, dans le cadre des associations de développement, par exemple, est une chose, qu’elles débattent des questions qui engagent toute une nation en sont une autre. Ceci est d’autant plus grave qu’il s’agit le plus souvent des ministres et des hautes personnalités de la République qui utilisent les positions stratégiques qu’elles occupent pour se positionner sur l’échiquier politique national au détriment de ceux-là même qu’elles prétendent être les mandataires.

Les derniers « échanges épistolaires » entre la « Lékié » et le « septentrion » illustrent à souhait la réalité selon laquelle la République est de plus en plus une virtualité (pour ces élites), ce qui est réelle ce sont les républiques qu’ils fabriquent et où ils trônent. Celles-ci sont les fameux regroupements des élites qui peuplent les régions et les départements de notre pays, leurs constitutions sont leurs agendas personnels tapis dans l’ombre et leurs politiques générales se résument en ces motions de soutien  creux et sans aucune valeur ajoutée (politique, économique, sécuritaire ou encore sociale) : aucune motion de soutien n’a jamais construit une école ou empêcher à BH de s’attaquer au Cameroun. Chacun de ses potentats peut donc s’écarter de la République (plus ou moins virtuelle à ses yeux) et de ses normes de fonctionnement pour renforcer sa république, réunir ses ministres (ses associés, eux aussi élites, intérieures et extérieures comme ils disent) et produire des motions de soutien. Pour ces potentats, la République n’existe plus, enfin, elle n’existe que parce qu’elle sert leur république. Ils s’en servent juste pour s’engraisser et se positioner. Comme les intérêts de ces républiques sont en contradictions avec ceux de la République, il en résulte inéluctablement des conflits et des rivalités entre potentats, donc la parfaite implémentation est la guerre larvée entre la « Lékié » et le « septentrion ».