Journal Émergence du N° 232 du Vendredi 28 mars 2014

Edmond Mballa Elanga VII, sociologue

Pourquoi les nordistes pensent-ils dans leur majorité que le pouvoir doit leur revenir ?

Je ne suis pas bien placé pour affirmer avec vous que « les nordistes pensent dans leur majorité que le pouvoir doit leur revenir », n’ayant pas les données que vous avez. Y a-t-il eu une enquête approfondie à ce sujet ou alors il est juste question des opinions ? Ceci dit, accordons du crédit à votre affirmation. Je pense que dans l’imaginaire collectif et l’imaginaire des Nordistes en premier lieu, le premier président ayant été originaire du grand Nord, il serait « légitime » qu’après le Sud que le pouvoir « rentre au Nord », si je puis mobiliser une formule consacrée par l’usage au Cameroun. Je serais aussi tenté de mettre en avant le poids démographique des trois régions qui composent le grand Nord (41,3% de la population totale) selon les chiffres du dernier recensement de la population. Mais voir les choses de cette façon manque de profondeur dans l’analyse, car dans le fond, ces 41,3% ne représentent pas une réalité homogène. Il s’agit d’une façon mécanique et superficielle de rassembler des réalités complexes. Si on prend en compte d’autres paramètres que celles régionales (celles religieuses par exemple), certaines populations du grand nord seraient plus proches de celles du grand Sud, par exemple. Ce problème pose donc la question de l’identité d’un Homme. Qu’est ce qui définit un être humain ? sa religion ? son ethnie ? sa classe sociale ? son niveau d’éducation ? sa région d’appartenance ? etc. La superficialité avec laquelle on catégorise les Camerounais est de nature à biaiser tous les débats, même ceux qui méritent une analyse profonde. Au lieu de travailler à avoir un chef d’État qui respecte les institutions, lutte pour le développement, promeut la paix et la cohésion nationale, etc. on s’étripe sur des questions aussi peut essentielles, pour le devenir du Cameroun, que l’appartenance à « x » ou « y » région du président de la République.

Est-ce parce que le premier président de cette république aura été un fils du nord ?

Le fait que le premier président de la République a été originaire du grand Nord peut aussi constituer une hypothèse crédible. Tous ceux qui ont été un jour au « pouvoir » développent le plus souvent une attitude qui les pousse à croire que le pouvoir est consubstantiel à leur être. Loin d’être un « avoir », un « acquis », il est leur être, ce qui fait qu’il soit ce qu’ils sont. Ceci que ce soit au sommet de l’Etat ou au sein des petites associations. Certaines anecdotes sont à ce sujet riche d’enseignements. Pendant la tentative du coup d’Etat d’avril 1984 certains ressortissants du grand Nord affirmaient : « Nous reprenons notre chose », comme quoi, le poste de président de la République leur revenait de droit. En Afrique en général, il y a assurément ici une conséquence logique de la longévité de la détention du pouvoir, non pas par un groupe ethnique (ceci n’étant pas le cas du Cameroun où objectivement le pouvoir n’a jamais été entre les mains d’un groupe ethnique) mais par un homme autour duquel s’identifie les ressortissants de son ethnie ou de sa région, quand bien même il ne participe pas à leur épanouissement. « C’est notre frère », entend-on dire. La durée favorise, la structuration des faits et les structures sont difficiles à remettre en question. Si le Cameroun avait eu comme président de la République, depuis les indépendances, cinq ou six présidents de la République, ressortant du Nord, Ouest, Centre, Nord ouest et Est par exemple, le problème qui fait l’objet de cet débat se poserait-il ?

Leur soif de pouvoir basée sur une soi-disant légitimité à conquérir le pouvoir peut-elle s’avérer dangereuse pour le Cameroun ?

Mon point de vue reste constant à ce sujet : tous les Camerounais, de quelques régions que ce soit, ont le droit et la légitimité d’être un jour président de la République. Aucune tribu, ethnie ou région du Cameroun n’est plus apte et n’a plus de droit à gérer ce pays qu’une autre. De telles thèses sont, dans l’absolu, dangereuses. Elles diffusent l’idée de l’invalidité physique, mentale et intellectuelle de certains groupes ethniques ou tribaux. Elles nous disent implicitement qu’on ne gouverne pas pour tous les Camerounais, mais d’abord pour ses « frères », pour les siens. Elles nous font comprendre que le « pays organisateur » doit d’abord développer « son pays », avant de penser aux autres.

C’est pourquoi, j’ai toujours pensé qu’il n y avait aucun paradoxe à ce que le « pays organisateur » ait les mêmes problèmes de développement que le reste du Cameroun, car on n’est pas à la tête d’un pays pour servir les siens, mais pour lutter contre les injustices et les inégalités sur tous plans, sur toutes les longitudes et sur toutes latitudes. Le paradoxe aurait été que le « pays organisateur » soit plus développé que le reste du pays. Les paradoxes du pays organisateur du regretté C. Ateba Eyene, sont, de mon point de vue, un paradoxe. On ne peut pas soutenir cette thèse et lutter contre le tribalisme, le favoritisme ou encore la préférence ethnique. Le succès que connait cette « thèse » est la parfaite illustration de la culture du repli identitaire qui est intelligemment entretenue dans notre pays et qui est devenue l’ADN de nombreux Camerounais. Nombre de Camerounais se comportent comme si la chose publique était d’abord la chose de celui qui la gère et des siens (ceux de son appartenance ethnique ou tribale). Au point où certains (mêmes des intellectuels et les journalistes qui écument les plateaux de télévision) sont amenés à penser que c’est une incongruité que dans le village du ministre des Enseignements secondaires, il n y ait pas un lycée (ceci n’est qu’un exemple), comme si celui-ci était ministre pour son village. On « ridiculise » ainsi l’élite du Sud qui n’aurait « rien » fait pour le Sud comme s’ils sont à la tête des ministères et des sociétés d’État pour servir leurs clans. La pire des choses, c’est que personne (les intellectuels y compris) ne s’offusque contre cette façon de penser le devenir du Cameroun. En dernière analyse, je dirais que toute idée ou argument qui tend à montrer la supériorité, sous quelques formes que ce soient, d’un groupe ethnique ou autre sur les autres doit être combattue avec la dernière énergie.

Journal Émergence du N° 232 du Vendredi 28 mars 2014
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Dany Nantchouang salut Edmond. tout en félicitant la profondeur et la pertinence de ton analyse, je me dois tout de meme d'attirer ton attention sur la réalité sociopolitique qui gouverne les strategies de nomination à des postes de fonction au Cameroun. la base est foncièrement ethnique généralement camouflé sous le fallacieux prétexte de l'équilibre regional. les representations qui peuvent éminemment en être déduites sont celles selon lesquelles le renouvellement de la confiance au gouvernant sont d'abord le résultat de leur plebiscite à la base. ce plebiscite passe nécessairement par les privileges accordés aux siens. Ceci n'est que la consequence d'une structuration néo patrimoniale du pouvoir qui malheureusement a été exarcerbée au cameroun au point de ne pas suggérer de porte de sortie à court terme. bonne journée à toi

Edmond Vii Mballa Elanga Merci mon frère. Tes propos sont justes. Espérons que notre génération ferra les efforts nécessaires pour s'écarter de cette voie qui, de mon point de vue, plombe le développement de notre pays et le prépare à un avenir "sombre". Hélas, à voir comment nombre de jeunes se comportent, je crains que la relève ne soit déjà en place et prête à assumer avec fierté l'héritage de leurs parents.