Article publié dans l'hebdomadire Emergence.1

Mardi le 22 juin, le « jeune » hebdomadaire Emergence (N° 004) jetait un regard sur la profusion des télévisions dites chrétiennes qui : « crèvent l’écran » ; un mois après, nous jetons un regard global sur le phénomène des Nouveaux mouvements religieux (NMR). Pendant les années 1990, après la dislocation de l’URSS et sous la pression des conférences nationales souveraines, des mouvements de contestations populaires, des injonctions des institutions internationales, de certaines puissances occidentales et des bailleurs de fonds, la plupart des pays africains au Sud du Sahara ont connu des aménagements institutionnels qui ont conduit à une décompression des régimes autoritaires et qui devaient, en principe, les mener vers la démocratie. C’est dans ce contexte que se sont crées et se sont développées au Cameroun les Eglises pentecôtistes, évangéliques et de façon général ce qu’on nome NMR, suite au vote de la loi n° 90/53 du 19 décembre 1990, modifiée par la loi N° 996011 du 20 juillet 1999 portant sur la liberté d’association. Près de vingt ans après, les villes camerounaises présentent un visage où lesdites NMR  font désormais partie du décor ordinaire. Cependant, la pensée sociale spontanée et même scientifique renvoie davantage ces religions au banc des démences qui tiennent les masses urbaines en ligature. Pour certains observateurs elles expriment une réligiosité détournée de la vraie religiosité ; pour d’autres en revanche elles sont les religions du future. Cette semaine nous nous arrêtons un instant afin d’analyser le phénomène de l’expension de ces Egliseset tenter de répondre aux questions suivantes : Les Eglises pentecôtistes et autres répondent-elles aux besoins spirituels réels des Camerounais ? Ce qui expliquerait leur développement rapide. Ces Eglises sont-elles dangereuses ? Quel rôle doit jouer l’Etat face à certaines déviances provoquées par ces Eglises ? Nous pensons qu’on ne peut pas répondre de façon péremptoire à ces questions, c’est du processus de modernisation, de démocratisation et de laïcisation qu’il s’agit. Mais avant de répondre à ces questions, il faut s’arrêter sur deux objections visant le principe même du débat.

Premièrement, si nous parvenons à expliquer pourquoi et comment la religion pentecôtiste se développe de façon exponentielle au Cameroun n’est pas justifier ce développement ? N’est-ce pas, au fond, une manière de dire que l’issue était inévitable ? Cette objection repose sur une tendance courante à confondre l’explication des causes et la justification ou l’acception des résultats. La question de l’usage que l’on fait d’une explication historique ou sociologique n’a rien à voir avec l’explication elle-même. En deuxième lieu, il n’est pas question pour nous ici de faire dans le politiquement correcte. De plus en plus ne pas porter critique à certains groupes, à l’exemple des associations religieuses, semble désormais être le fondement même de la laïcité et de la démocratie.  En effet, au nom du respect des libertés individuelles et surtout religieuses, au nom de la laïcité et de la démocratie, au nom de la neutralité scientifique, développer un discours objectif sur certaines pratiques inacceptables semble ne plus être d’actualité. Mohammed Arkoun (2005) parle à ce propos d’une concession de la raison contemporaine aux impératifs catégoriques du politiquement correct.

De notre point de vue, le développement des NMR est la manifestation du processus de démocratisation engagé au Cameroun depuis les années 1990. Celle-ci a introduit de nouvelles valeurs visant à permettre le libre déploiement de la personnalité interne, à légitimer la jouissance personnelle, à reconnaître les demandes singulières, à moduler les institutions sur les aspirations des individus. Ce dynamisme, qui touchait davantage des « domaines profanes » semble également, de plus en plus, entraîner dans son élan les « domaines sacrés » de la société camerounaise. La religiosité jusque-là peu portée par les changements dans lequel se trouve aujourd’hui la société camerounaise, est à son tour traversée par des mutations. Le pentecôtisme par exemple, dans cette logique, ne peut donc se comprendre que par rapport à l’évolution de l’ensemble de la société et en relation avec le cadre général de la sécularisation et de la recomposition religieuse. En amont, il est en effet le produit de la société camerounaise en plein processus de modernisation et de libéralisation où la mondialisation, en général, et la mondialisation des mœurs religieuses en particulier, jouent un rôle central. Les éléments constitutifs de la religion pentecôtiste, loin d’être exclusivement inhérents à cette religion, sont davantage le produit de la société moderne. Les mass media sur lesquels s’appuient ces religions, leurs techniques de recrutement ou d’enrôlement, la liberté qu’ont désormais les Camerounais d’exprimer leur « moi profond », les nouvelles techniques de communication, entre autres, ne sont pas l’apanage du pentecôtisme. Ces éléments sont davantage les fondements de la société moderne, dune part, et de la mondialisation des mœurs, d’autre part. Or, sans ces éléments le pentecôtisme serait sans identité, ou tout au moins n’aurait pas la même identité. En outre, Dans la mesure où le pentecôtisme adapte les « pauvres » aux exigences du marché, on a affaire au bras spirituel non seulement de l’impérialisme américain, mais aussi du néo-libéralisme triomphant. Par la machine narrative qui rend compte de leur succès mondial et qui s’adresse aux individus, il parvient effectivement à amortir le choc des politiques étatiques. Il donne aux convertis ce que la Banque Mondiale appelle de ses vœux, c’est-à-dire l’empotement (l’octroi de droits) aux femmes et aux jeunes, la confiance en soi et en la capacité de vaincre l’adversité. Il permet aux exclus de la société de ne pas se laisser écraser, il leur intime de « rebondir ». C’est donc en somme le modèle de vie américain qui est mis en avant : une américanisation des valeurs de l’existence et une conversion à l’économie libérale. Sous l’effet de l’individualisme, les appartenances religieuses se dissolvent et vont se recomposer, selon la loi de l’offre et de la demande, sur un marché libéralisé ou les entrepreneurs religieux proposent leurs produits de bonheur et salut. Ce qui conduit forcement à des déviances dans la vie de certaines Eglises.

Les plaintes d’escroquerie, de trouble à l’ordre public ou de pratique illégale de la médecine se font de plus en plus entendre. Arrêtons-nous sur un article du quotidien Mutations (N° 2171du vendredi 31 octobre 2008). On lit à la page 10 les propos suivants : Partie de la maison parentale dimanche matin pour le culte, l’infortunée a été bousculée par une moto […]. Transportée d’urgence à l’hôpital provincial, le personnel de permanence au service d’accueil, propose une transfusion sanguine à ses parents. Contre toute attente, Moise Nayang, le père de l’enfant, témoin de Jéhovah pratiquant s’oppose formellement à la volonté des personnels de santé. Il ne s’agit là en réalité que d’un exemple. Les personnels du ministère de la santé publique font face chaque année à des refus de certains parents qui dissimulent leurs enfants au passage des équipes de vaccination. Si l’on ne peut pas affirmer que ces parents sont tous des croyants des NMR et que leurs actes sont motivés par des raisons religieuses, il est admis que certains agissent pour ces raisons. Faut-il, au nom de la liberté du culte ou des croyances religieuses, demander l’autorisation à un individu, fervent croyant soit-il, afin de faire une transfusion sanguine ou un vaccin à un enfant ? Il est inconcevable, du point de vue civique et du respect des normes de fonctionnement d’un Etat, que l’on demande l’avis à des tierces personnes afin de vacciner leurs enfants. On observe en outre, dans certaines familles, une désunion entre les fidèles des NMR et les membres de leur famille.

Certes, il est possible que tel ou tel fidèle ait découvert le besoin d’échapper à une famille ou à un conjoint trop envahissant et étouffant, ou ait à souffrir d’une intolérance excessive, ou ait réalisé qu’il gâchait sa vie dans un travail qui ne lui convenait pas. Ce qui est intéressant du point de vue de l’analyse, c’est qu’il ne s’agisse pas de cas isolés, mais que ceci soit presque toujours une règle qui tend à se généraliser. On peut alors penser que dans l’enseignement que reçoivent les fidèles pentecôtistes, il y a quelque chose qui agit en révélateur dramatisant des problèmes relationnels latents, et qui, au lieu de donner les moyens de les résoudre efficacement et positivement provoque ces réactions négatives de ruptures. En revanche, le discours fondamentaliste véhiculé par les prédicateurs peut entraîner des dérives inquiétantes. De la guérison divine promise par certains pasteurs sous formés théologiquement à la pratique illégale de la médecine, la limite semble être  franchie. Usant et abusant d’un vocabulaire, parfois obscurantiste, et arc-boutés sur une lecture littérale des textes bibliques, les dirigeants pentecôtistes et autres ne rechignent à diaboliser le monde extérieur dont ils dépeignent une vision subjective, rarement nuancée et souvent étriquée. Peu curieux, figés dans leurs certitudes, volontiers créationnistes, ils s’encombrent peu ou pas de la critique des Ecritures et de leur contexte historico-culturel. La « déviance sociale » des NMR semble donc se jouer, pour partie, sur l’enjeu de la certitude : celle de détenir une « vérité unique », celle d’être dans le bon groupe et avec le bon pasteur, celle d’y croire de façon intense et absolue ; alors qu’une des caractéristiques modernes du « croire » est précisément d’adhérer aux croyances de façon relative, incertaine et alternative. On parlerait ainsi à ce propos d’une pathologie de la certitude. Face à ces dérives, les pouvoirs publics restent muets.

Un arrêté du ministre de l’administration territorial et de la décentralisation, Marafa H. Yaya, datant du 17 juillet 2008 indiquait qu’au Cameroun seules 46 associations religieuses ou Eglises (sur les plus 200 qui existent), avaient l’autorisation d’exercer leurs activités ceci, en disposition de la loi citée ci-dessus. Mais force est de constater que cet arrêté n’a été qu’un effet d’annonce non suivi de quelques effets que ce soient, c’est-à-dire de sanctions conformément aux textes et lois en vigueur. Le discours des autorités face à ces dysfonctionnements et à ces déviances adosse la responsabilité sur les citoyens, invités à trier le bon grain de l’ivraie, dans la multitude d’institutions religieuses qui foisonnent dans les villes camerounaises. Il s’agit là d’une démission des pouvoirs publics face à leur responsabilité qui est de s’assurer que les Eglises qui sont créées obéissent aux lois et textes vigueur. Pour se dédouaner de leur responsabilité et de leur incapacité à s’assurer que la création des associations religieuses a été sanctionné par les étapes exigées par la loi, les pouvoirs publics adossent la responsabilité sur les citoyens en parlant de la démocratie  qui donne au citoyen le droit d’adhérer ou non à des associations religieuses. Les citoyens sont chaque jour des victimes d’un système qui privilégie le formel au réel. Les lois qui sont censées libérer et protéger les citoyens deviennent les instruments de leur aliénation et de leur exploitation. Même si ces critiques restent fondées, il serait néanmoins totalement biaisé de s’arrêter là.

En amont, la multiplication des NMR n’est-elle pas le symptôme d’un malaise social beaucoup plus étendu ? Ces Eglises semblent mettre en lumière les faiblesses de la modernité, et notamment un état d’angoisse et d’incertitude, un sentiment d’insécurité économique et de carence affective partagée par bien de Camerounais. S’attaquer aux NMR isolément, ou les considérer comme un épiphénomène, revient à ne traiter que le symptôme et non la maladie. Quoi qu’il en soit, le risque zéro, en matière religieuse comme dans d’autres domaines, n’existe pas. La foi est une conduite à haut risque !